enseignement

L’école n’est plus ce qu’elle était

Dans Le Soir du 24 février 2016, Vincent De Coorebyter, professeur de droit et de philosophie à l’Université Libre de Bruxelles et ancien directeur du C.R.I.S.P., dissertant sur l’, pose un diagnostic sur ce qu’il appelle

« un malaise profond qui ne perce à peu près jamais dans les médias »

Se basant sur

« des témoignages concordants »

qui rejoignent un discours effectivement répandu, à mon sens facile et passéiste, comme quoi, en gros, l’enseignement aurait été plus rigoureux jadis, on nivelle par le bas etc. Le refrain est connu. Il parle ainsi d’, de grammaire, d’apprentissage de langues étrangères, de mathématiques.

Comme ancien élève, de ce fameux temps où les choses étaient sérieuses, et comme ancien enseignant, de ce misérable temps où tout fout le camp, je sens les cheveux qui me restent se dresser sur ma tête.

Parlant de langues, j’en manipule cinq, avec plus ou moins de bonheur, dont le néerlandais et l’anglais. L’apprentissage de ces deux dernières date de mes études secondaires, et j’ai coutume de dire que ce que j’en sais, je l’ai appris MALGRÉ l’. Évidemment, la méthode recourait abondamment

« [au] drill, [à] la systématisation, [à] l’intériorisation des connaissances de base à l’aide d’exercices rigoureux »

tellement rigoureux qu’à la sortie de l’enseignement secondaire j’étais incapable de demander mon chemin ou commander un repas en anglais ou en néerlandais ! Mais je pouvais réciter par coeur « O het ruizen van het ranke riet » de Guido Gezelle. 🙂

D’autre part, lorsque l’on fustige

« La volonté de rendre l’enseignement plus vivant, plus actif, plus ludique, moins dépendant du par cœur et de savoirs vermoulus »

ou lorsqu’on ironise sur une pédagogie qui

« doit reposer sur le ludique, la rencontre, l’immersion et l’induction, comme si les élèves allaient intérioriser des règles complexes en … dégageant eux-mêmes (par quel miracle ?) un tableau complet de ce qu’il leur faut apprendre. »

on fait l’impasse sur une dimension fondamentale de l’apprentissage: n’en déplaise aux tenants de l’effort et du mérite exclusifs, on n’apprend bien que si on trouve un sens, un but, un plaisir à son apprentissage, et si on en est un partenaire actif. Cela n’exclut ni la rigueur, ni l’excellence, ni l’effort, c’en est juste un préalable indispensable: faites-en l’expérience, on apprend mieux et plus vite des matières difficiles si on sait pourquoi, et si on participe à l’élaboration de son propre savoir, en d’autres mots si on est sujet d’apprentissage plutôt qu’objet d’enseignement. Et c’est une caricature honteuse de prétendre que la méthode inductive suppose que l’élève découvre tout tout seul: il s’agit d’un point de départ, de s’appuyer sur le connu pour affronter l’inconnu et construire un nouveau savoir, ou un savoir-faire, avec l’aide de l’enseignant.

Quant à l’évaluation, elle ne vaut pour moi que ce que vaut l’évaluateur.

« les professeurs témoignent qu’ils emploient tous, à regret, la fameuse courbe de Gauss : ils donnent les points nécessaires à un nombre prédéterminé d’élèves, ne recalant que les plus déficients et laissant passer les autres »

Là, le « tous » peut paraître abusif. En fait, l’utilisation de la courbe de Gauss relève plus d’un phénomène psychologique largement inconscient  que d’une décision consciente de l’évaluateur. Aujourd’hui ce phénomène connu depuis longtemps résiste aux tentatives d’objectivation de l’évaluation, à l’utilisation de grilles souvent tatillonnes ou d’outils alambiqués.

Le sujet de l’évaluation est vaste, et charrie lui aussi bien des idées fausses, comme l’illusion de l’objectivité, et des pratiques dénuées de sens, comme le calcul de moyennes et autres opérations mathématiques sur des «  » qui ne s’y prêtent pas. Des expériences répétées ont bien montré que pour une même prestation, il y a presque autant de résultats différents que d’évaluateurs.

Évaluer, c’est attribuer une valeur. Et en pédagogie, c’est une prestation, une production qu’on évalue, pas une personne. Là encore, des idées fausses bien ancrées circulent, portées par des expressions comme « bon élève » ou « mauvais élève ».

En bref, s’il est vrai que l’enseignement souffre de bien des maux, dont le moindre n’est pas la ségrégation sociale, ce n’est pas dans un passé mythique mais dans une exempte de tabous et de préjugés qu’il faut y chercher des remèdes.


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