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Philosophie ou dogmatisme ?

avortement: philosophie ou dogmatisme

Les faits

À l’Université (Catholique) de Louvain, un professeur de philosophie aborde, dans un cours de première année, la – délicate – question de l’avortement, et suscite la polémique, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’institution. Il s’avérera par la suite être militant du mouvement Pro Life qui combat la dépénalisation de l’avortement au nom de la religion.

Le document incriminé expose en une quinzaine de pages ce qu’il faut bien appeler un plaidoyer contre l’avortement. Ce qui choque certains étudiants, qui se plaignent, et provoque un questionnement sur plusieurs plans, au-delà d’une quelconque position vis-à-vis de l’avortement.

Externe d’abord: un tel texte a-t-il sa place dans un cours de philosophie ? À l’université ? Dans une institution qui se dit catholique ?

Interne ensuite: ce texte présente-t-il une apparence d’objectivité, ou au contraire est-il ouvertement orienté ? Son argumentation est-elle solide ? Sa position est-elle scientifique ou dogmatique ?

La critique

Pour répondre à la première question, il nous faudra immanquablement passer par la seconde: comment en effet concevoir, dans une université moderne, fût-elle catholique, un plaidoyer dogmatique ?
En attendant, envisageons la simple présence d’un document présentant une prise de position dans un cours de philosophie. Il y a évidemment sa place, toute position méritant d’être analysée, étudiée, débattue, que le cours se donne dans une école secondaire, supérieure ou universitaire. Que cette institution soit ou non d’obédience catholique n’influe que peu, tout juste peut-on craindre qu’une position dogmatique y soit privilégiée. L’important est que toute prise de position soit débattue et confrontée à ses contradicteurs, à travers d’autres documents qui seront analysés et comparés.
Dans le cas qui nous occupe, il semble bien que ce document, signé par l’enseignant, soit le seul présenté. Même si on se doit de reconnaître à un enseignant, comme à n’importe qui, le droit d’émettre une opinion, l’absence de contradiction et le fait que cette opinion fasse partie d’un cours sujet à évaluation ne plaident pas en faveur de la qualité de cet enseignement.

Quant au texte lui-même, on pourrait supposer, souhaiter même, qu’il présente une véritable confrontation d’idées et de raisonnement, quitte à conclure par une prise de position personnelle, présentée et assumée comme telle, de l’auteur.
Or, il n’en est rien. Le titre, déjà, annonce la couleur; il ne s’agira pas d’une réflexion, mais d’un plaidoyer: « Contre un prétendu « droit de choisir » l’avortement », où l’adjectif « prétendu » indique clairement, dès le départ, que la discussion n’est pas ouverte. La bibliographie jointe, ensuite, est orientée dans une seule direction, et ne propose aucune ouverture à un débat contradictoire.
La première partie, intitulée « Liminaire: permettre le débat », révèle vite son véritable visage: il ne s’agit nullement d’ouvrir un débat, mais de « dégager la vérité sur une question grave ». Rien moins que LA vérité. Sur une question éthique de cette complexité, c’est au mieux présomptueux, au pire malhonnête.
Ensuite, vient une série de lieux communs sur l’aspect nécessairement contradictoire du débat, et la nécessité d’entendre tous les points de vue, qui n’aboutit qu’à la présentation d’un seul, vu comme systématiquement rejeté ou ignoré.
Dans la partie suivante, où il est question de définir une « personne », notre auteur, lorsqu’il fait mine d’envisager l’existence de personnes non humaines, en appelle aux anges, et renvoie aux calendes, sans autre forme de procès, ceux qu’il appelle « toute la clique « antispéciste » qui estime que le crapaud et le mouton sont des personnes », se proposant de « s’occuper de leur cas une autre fois ». Le voici pris la main dans le sac, rejetant d’un revers méprisant (« toute la clique »), sans prendre la peine ni de le présenter, ni d’argumenter, un point de vue qui n’est pas le sien.
Vient ensuite une « discussion » sur ce qui fait une personne. Question en soi intéressante, et philosophique au premier chef, mais traitée ici à coups de sarcasmes ( « hors de l’utérus, vous en devenez une. À quelques centimètres près !  par le contact magique avec l’air extérieur …« ; « couper le cordon ombilical vous transforme soudainement en une personne , par la magie des ciseaux » ) ou d’arguments spécieux ( « pour être une personne, vous devez être viable … capable de vivre par vous-même … dans ce cas, vous n’êtes pas une personne si on vous parachute dans la jungle, sans secours technologique adéquat ... » )
Il en arrive alors à définir le code génétique comme constitutif d’une personne, et donc à présenter toute forme d’avortement comme un meurtre, ce qui l’amène à en contester la légalité, s’appuyant entre autres sur la diversité des législations pour en déduire « la folie monstrueuse de toute l’affaire » et l’absence d’un « moment clair où apparaît une personne« .
Il en appelle ensuite à des « principes absolus » pour justifier sa position radicale: « la vérité, c’est que l’avortement est le meurtre d’une personne innocente« . Gênant, cet appel à la vérité, quand il ajoute: « Je voudrais encore insister. C’est le sujet le plus important que j’aborde cette année. » Une telle remarque a de quoi interpeller des étudiants qui savent devoir passer un examen !

L’ironie, le mépris, les expressions outrancières et le déni de la souffrance des femmes qui émaillent cet exposé en altèrent manifestement la qualité; l’abus d’autorité achève de le discréditer.

Ce texte est donc bien, sous le déguisement de la discussion philosophique, un exposé dogmatique tendant à imposer le point de vue de son auteur, dans le cadre d’un cours universitaire. Reste à savoir si ce texte a fait, ou aurait dû faire, l’objet d’une discussion orale et ouverte dans le cadre du cours. Le ton comme le contenu permettent d’en douter.

Posted in Société

2 Comments

  1. Francis Willems

    Bonjour,

    Je pense que vous feriez bien de relire le texte de Monsieur Mercier car il semble que votre lecture soit particulièrement sélective. Dés le début, il avance à découvert et déclare « proposer un argumentaire. ». Pas un débat, mais bien un argumentaire. Il précise: « Ici, je voudrais seulement examiner la question suivante : quel argument philosophique et moral peut établir que l’avortement est un meurtre criminel, et qu’il n’est donc jamais justifié ? ». Il est très clair sur sa démarche et l’intérêt de celle-ci: « Il est tout à fait permis de discuter, je le redis : la philosophie sert précisément à cela. Mais il n’est pas de discussion sérieuse qui fasse l’impasse sur la progression logique de l’exposé et sur le caractère raisonné de ce qui est développé. ». L’intérêt pour les étudiants est évident d’autant plus que l’argumentaire va tenter de démontrer l’inverse de ce qui est tout à fait accepté par presque toute notre société.
    Cet argumentaire participe cependant bien évidement au débat c’est pourquoi il invite par ailleurs à une critique de ces arguments: « je voudrais proposer un argumentaire rationnel et raisonnable. Qu’on me permette donc de le développer, et qu’on le critique au besoin. ».

    L’argumentaire de Monsieur Mercier est-il à ce point convainquant qu’au lieu de l’attaquer sur le fond, vous tentiez de le discréditer sur la forme?

    Bien cordialement,

    Francis Willems

    • André

      Monsieur Willems,
      Je vous remercie de m’avoir lu, et de m’avoir répondu.
      Je vous inviterai à mon tour à relire ma critique du texte de S. Mercier. Vous y remarquerez que, d’une part, je ne me prononce pas dans le débat de l’avortement, et que, d’autre part, je ne conteste nullement le droit de quiconque à présenter une opinion.
      Les remarques que je formule sont d’un autre ordre.
      D’abord, le contexte dans lequel ce document est présenté: dans un cours de philosophie, où l’enseignant est censé guider ses étudiants sur le chemin de la réflexion, présenter sur un sujet éthique de cette importance une seule position, en se contentant de signaler en passant « qu’on le critique au besoin », n’est pas correct. Quand le document en question est un plaidoyer du professeur lui-même pour cette unique position, vu la position hiérarchique d’autorité de celui-ci sur ses étudiants, c’est malhonnête.
      Ensuite, l’argumentation elle-même, prétendant à la vérité, maniant le sarcasme, le mépris et l’ironie, fait montre de conviction plus que de rigueur.
      C’est donc bien la forme et l’emploi du texte que je critique, laissant S. Mercier à ses convictions et à son droit de les présenter et de les défendre, pas de les imposer.
      Bien à vous,
      André SIMON

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